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Quand la souffrance se mêle à l’identité : pourquoi répétons-nous ce qui nous fait mal ?

Comprendre les schémas qui se répètent, le soulagement immédiat qui peut les entretenir et les petits changements qui aident à retrouver une marge de choix.

Adil El Hassani Conseiller en accompagnement psychosocial
11 min de lecture 11 min
Quand la souffrance se mêle à l’identité : pourquoi répétons-nous ce qui nous fait mal ?

Les visages changent, les circonstances évoluent, une relation se termine et une autre commence. Pourtant, un sentiment familier revient : celui d’avoir emprunté un nouveau chemin pour se retrouver au même endroit intérieurement.

On peut quitter une relation épuisante, puis rencontrer à nouveau des difficultés semblables. Décider de moins chercher à satisfaire tout le monde, puis s’excuser dès que l’on exprime un désaccord. Reconnaître sa peur du rejet et continuer à scruter les messages, les silences ou les intonations pour vérifier que l’on est encore accepté.

Une question se pose alors : comment peut-on comprendre ce qui nous fait souffrir sans parvenir à changer ce qui se répète ? La comprendre demande de distinguer ce que l’on sait de son histoire, ce que l’on ressent dans une situation et les possibilités concrètes dont on dispose pour y répondre.

1 Comprendre ne suffit pas toujours à changer

Découvrir l’origine possible d’une difficulté peut apporter un soulagement. Un souvenir prend un autre sens ; on reconnaît l’influence d’une ancienne relation ou la crainte d’être abandonné. On a parfois l’impression d’avoir enfin trouvé le fil qui manquait. Puis, quelques jours plus tard, le comportement habituel revient.

Cela ne signifie pas que cette prise de conscience est inutile. Elle représente une dimension du changement, à côté des réactions émotionnelles apprises, des habitudes et des attentes construites au fil des expériences. Sous l’effet de la peur, on peut retrouver très vite une façon familière de se protéger.

Une personne peut savoir que vérifier sans cesse ses messages l’épuise et ressentir malgré tout une forte envie de le faire. Elle peut reconnaître son droit à refuser une demande et éprouver une vive anxiété en imaginant la réaction de l’autre.

Connaître le chemin qui mène à la souffrance et disposer des ressources pour s’en écarter sont deux choses différentes. Le travail consiste souvent à transformer la compréhension en expériences nouvelles, suffisamment accessibles pour être répétées et ajustées.

Il faut aussi considérer les conditions de vie. Dépendance financière, précarité, isolement, obligations familiales ou violence peuvent restreindre les possibilités de choix. Le retour d’une situation douloureuse ne prouve ni qu’une personne l’a voulue, ni qu’elle en est responsable.

2 La répétition et l’espoir d’une autre issue

Dans son texte Au-delà du principe de plaisir, publié en 1920, Sigmund Freud explore la répétition de certaines expériences douloureuses dans les rêves, les conduites et la relation analytique. Cette perspective appartient à l’histoire et à la théorie psychanalytiques ; elle ne constitue pas une explication universelle des relations difficiles.

Prenons une situation illustrative : une personne a connu un entourage dont l’attention était très variable. Elle a parfois été accueillie, parfois tenue à distance. Elle peut avoir appris à surveiller les signes d’éloignement et à faire davantage d’efforts pour préserver le lien.

Plus tard, une relation stable peut lui sembler inhabituelle, voire difficile à croire. Une relation incertaine peut, au contraire, mobiliser toute son attention. Une hypothèse serait que l’attente et la poursuite de l’attention lui sont devenues familières. Une autre serait qu’elle espère obtenir, dans cette nouvelle relation, une réponse qui lui a manqué autrefois.

Ces hypothèses demandent à être explorées à partir de l’histoire et de la situation de la personne. Le comportement du partenaire, les circonstances présentes et les contraintes sociales comptent aussi. Une attirance ou une relation isolée ne suffit pas à établir un schéma d’attachement ou un diagnostic.

La question peut néanmoins ouvrir une réflexion : cette relation répond-elle à mes besoins actuels, ou est-ce que j’y cherche surtout une issue différente à une histoire plus ancienne ?

3 Le soulagement immédiat qui peut entretenir un comportement

Parler de « bénéfice caché de la souffrance » peut donner l’impression que la personne désire ce qui lui arrive. Il est plus utile ici de regarder la fonction immédiate d’un comportement : permet-il de diminuer une peur, d’éviter un conflit ou de retrouver momentanément un sentiment de sécurité ?

Imaginons une personne qui redoute les désaccords. Un collègue lui demande une tâche supplémentaire et elle accepte malgré son épuisement. Dans l’immédiat, son anxiété diminue : elle a évité une réaction qu’elle redoutait. Plus tard, la fatigue et le ressentiment augmentent.

  • Situation : une demande qu’elle ne souhaite pas accepter.
  • Prévision : « Si je refuse, il risque de m’en vouloir. »
  • Émotion : anxiété, parfois culpabilité.
  • Réponse : accepter malgré soi.
  • Effet immédiat : un soulagement lié à l’évitement du désaccord.
  • Coût ultérieur : épuisement et renforcement de l’idée que refuser est dangereux.

Ce mécanisme peut relever du renforcement négatif : un comportement devient plus probable parce qu’il réduit ou écarte momentanément quelque chose de pénible. Le mot « négatif » désigne ici le retrait de cet inconfort, et non un jugement moral ou une punition.

Ce qui soulage aujourd’hui peut donc contribuer à maintenir une difficulté. Ce n’est toutefois qu’un mécanisme possible : toute répétition ne s’explique pas par lui, et un soulagement bref ne signifie pas que l’on recherche la souffrance.

Un exercice pour repérer la fonction du comportement

Choisissez une réaction précise : vous excuser excessivement, vous retirer à chaque désaccord, demander souvent à être rassuré ou différer une conversation importante. Puis notez :

  1. Dans quelle situation cette réaction apparaît-elle ?
  2. Quel sentiment cherche-t-elle à éviter ou à atténuer ?
  3. Quel soulagement apporte-t-elle immédiatement ?
  4. Quel coût apparaît quelques heures ou quelques jours après ?
  5. Quelle autre réponse pourrait apporter un peu de sécurité sans reproduire la même difficulté ?

Cherchez une séquence observable plutôt qu’une explication parfaite. Une réaction coûteuse a parfois été, à un moment de la vie, une façon accessible de se protéger.

4 Quand une expérience devient une définition de soi

Une déception peut d’abord se raconter ainsi : « Une personne que j’aimais m’a déçu. » Avec le temps, cette phrase peut devenir : « Les gens me déçoivent toujours », puis : « Je ne peux faire confiance à personne », voire : « Je ne mérite pas que l’on me choisisse. »

Le passage d’un événement particulier à une règle générale, puis à un jugement sur soi, peut influencer la lecture de nouvelles situations. Un retard de réponse devient une preuve de rejet ; un désaccord semble annoncer une rupture. Les signes de menace retiennent alors davantage l’attention que les expériences plus rassurantes.

La notion de schéma cognitif permet d’explorer certaines de ces attentes et interprétations. Une lecture psychanalytique s’intéressera autrement aux récits de soi et aux attentes envers autrui. Ces cadres ont des concepts et des appuis différents ; ils ne doivent pas être confondus ni utilisés pour tirer des conclusions à partir d’un seul exemple.

Un point de départ concret consiste à distinguer : ce qui m’est arrivé, ce que j’en ai conclu et ce que j’ai fini par croire à mon sujet. Un événement appartient à mon histoire ; le sens que je lui donne peut être revisité, sans nier ce que j’ai vécu.

5 Cinq étapes pour essayer une réponse différente

Se promettre de ne plus jamais avoir peur, de ne plus être jaloux ou de ne plus demander à être rassuré crée parfois une exigence impossible. Lorsque l’émotion revient, un sentiment d’échec s’ajoute à la difficulté initiale.

Une piste plus réaliste consiste à distinguer l’émotion de la réponse. Je peux ressentir une peur et choisir de parler. Me sentir coupable et vérifier les faits avant de conclure que j’ai mal agi. Avoir envie d’envoyer un message et prendre un moment pour comprendre ce que j’attends de lui.

Les étapes suivantes sont des repères d’observation, pas un protocole de traitement.

1. Nommer précisément le schéma

Décrivez une conduite observable : « Quand j’ai l’impression qu’une personne s’éloigne, je multiplie mes tentatives pour obtenir son attention. » Évitez les étiquettes comme « je suis faible » ou « je suis un échec » : elles jugent la personne sans préciser ce qui se passe.

2. Repérer le point de départ

Quel événement précède la réaction : un message sans réponse, une critique, une intonation, un sentiment de ne pas compter ? Séparez ce qui a été observé du sens que vous lui avez attribué.

3. Examiner l’interprétation

  • Quels faits soutiennent mon explication ?
  • Quelles autres explications restent possibles ?
  • Est-ce que je réagis surtout à la situation présente, ou une expérience ancienne influence-t-elle aussi ma lecture ?

L’objectif est de mieux évaluer la situation, sans minimiser des signes inquiétants ni excuser un comportement blessant.

4. Choisir un petit changement sûr

Si vous acceptez toutes les demandes, essayez : « Je vérifie mes disponibilités et je te réponds. » Si vous vous retirez lors des désaccords, proposez une pause avec un moment convenu pour reprendre la discussion. Si vous cherchez souvent à être rassuré, accordez-vous un court délai pour noter votre peur et votre besoin avant d’agir.

Adaptez l’essai à vos possibilités. En présence de menace, de violence ou de contrôle coercitif, la priorité est la sécurité et l’accès à un soutien adapté. Ces exercices ne doivent pas servir à vous exposer davantage ni à supporter l’inacceptable.

5. Observer ce que l’essai vous apprend

Après la situation, notez les faits, vos émotions et ce que vous avez découvert. Une réponse différente peut s’accompagner d’anxiété, et l’autre personne peut ne pas réagir comme vous l’espériez. Cela apporte néanmoins des informations sur vos besoins, vos limites et la relation.

Répétez progressivement les essais utiles. S’ils deviennent trop éprouvants, réduisez leur difficulté ou cherchez un accompagnement.

6 Ce qu’un accompagnement peut aider à explorer

Un espace d’écoute permet de décrire le problème tel qu’il se présente au quotidien, de repérer les situations qui le déclenchent et d’examiner les pensées, émotions et conséquences qui lui sont associées.

Des objectifs concrets peuvent être discutés : mieux communiquer, moins éviter certaines situations, reconnaître ses besoins ou poser des limites. Selon le professionnel et le cadre de travail, l’exploration peut aussi porter sur l’histoire de ces réactions et sur leur place dans les relations présentes.

La nature de l’aide dépend des besoins et de l’intensité des difficultés. Si la souffrance persiste, perturbe fortement le sommeil, les relations ou la vie quotidienne, ou s’accompagne de souvenirs envahissants, une évaluation auprès d’un psychologue clinicien ou d’un psychiatre peut être indiquée. Des contraintes de logement, de ressources ou de protection peuvent aussi nécessiter un accompagnement social.

Le professionnel doit expliquer la nature de son intervention, ses limites et le cadre de confidentialité. Une démarche de soutien ou de soin ne comporte pas de garantie de résultat ; elle permet d’ajuster le travail à ce qui est observé.

7 Une fiche d’observation pour la semaine

Si cela vous convient, prenez quelques minutes pour noter une seule situation, sans chercher à analyser chaque moment de la journée. Utilisez un carnet personnel :

  • Événement : que s’est-il passé précisément ?
  • Interprétation : quel sens ai-je donné à ce qui s’est passé ?
  • Émotion : qu’ai-je ressenti, avec quelle intensité de 0 à 10 ?
  • Réponse habituelle : qu’ai-je fait ou eu envie de faire ?
  • Effet immédiat : qu’est-ce qui s’est atténué sur le moment ?
  • Coût ultérieur : comment cette réponse m’a-t-elle affecté ensuite ?
  • Alternative : quelle autre réponse pourrais-je essayer dans une situation comparable ?

En fin de semaine, recherchez les points communs : un déclencheur, une crainte, une façon de retrouver du soulagement. Choisissez un seul schéma à observer ou à travailler la semaine suivante. Il n’est pas nécessaire d’avoir rempli chaque journée pour que cette réflexion soit utile.

Si l’écriture augmente nettement les ruminations ou la détresse, interrompez l’exercice et cherchez une aide adaptée. Il ne s’agit ni d’un test diagnostique ni d’un substitut à une prise en charge.

8 Comprendre son histoire et laisser une place au présent

Certaines réactions ont pris forme dans des circonstances où elles semblaient protéger un lien ou rendre une situation supportable. Lorsque le contexte change, elles peuvent devenir coûteuses et demander à être réexaminées.

Comprendre cela invite à se traiter avec davantage de bienveillance, à essayer des changements accessibles et à accepter que certains apprentissages prennent du temps. Le soutien d’un professionnel peut faire partie de ce chemin.

Vous portez votre histoire, sans être entièrement défini par elle. Une question peut ouvrir la réflexion : quelle réaction devenue familière m’épuise, que m’apporte-t-elle sur le moment et de quoi aurais-je besoin pour essayer autrement ?

Praticien auteur référencé sur MarocPsy

Adil El Hassani

Conseiller en accompagnement psychosocial

Cet article est publié à titre d’information et de psychoéducation. Il ne remplace en aucun cas une consultation médicale ou psychologique personnalisée.

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